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Profession Outdoor : Caroline Ciavaldini, grimpeuse professionnelle

Updated: Oct 7

Histoire d’agrémenter notre blog et notre newsletter, nous avons choisi de lancer une petite série d’articles où une grimpeuse prend la plume pour nous raconter sa profession outdoor. Aujourd’hui, au tour de Caroline, 37 ans, grimpeuse professionnelle et organisatrice de l'événement Grimpeuses. L'occasion de discuter engagement, performance et parentalité.


Grimpeuse pro, c’est un bien grand mot. Si on dit que c’est quelqu’un qui vit uniquement de ses revenus générés par son image, alors je suis oui, je suis grimpeuse pro. Et ce depuis que j’ai arrêté ma carrière de compétitrice, à 25 ans. Avant cela, je vivais en partie grâce aux sponsors, à la FFME et aux primes de compétitions.


Au départ, je ne savais même pas que c’était un métier, que l’on pouvait vivre de l’escalade sans les primes de compétitions ! Moi, je voulais être chercheuse en microbiologie. D’ailleurs, je suis professeur de SVT, agrégée, mais je n’ai exercé qu’une année avant de me mettre en disponibilité. Une fois ma carrière de compétitrice terminée, je me rappelle encore avoir décidé de me donner deux ans pour essayer de devenir "grimpeuse pro". C’était un véritable changement pour moi. Pendant des années, j’avais volontairement refusé de faire des photos parce que n’arrivais pas à concilier "me mettre en avant" et rester humble pour les coupes du mondes. Je devais donc vraiment changer mes habitudes pour promouvoir mon image sportive. Et à vrai dire, j’avais un énorme atout : James Pearson (mon mari aujourd’hui), lui-même grimpeur pro.


"Prendre l’avion vers le Japon pour deux semaines était devenu intenable pour ma conscience"


Au cours des premières années, je voulais juste comprendre comment arriver à grimper à travers le monde en étant payée. C’est pourquoi je faisais en sorte de satisfaire mes partenaires. Des kilomètres de rochers, des milliers de kilomètres d’avion, des voyages incroyables avec de belles photos et vidéos à la clef. Mais après quelques années j’ai commencé à être mal à l’aise avec mon véritable rôle : j’étais un outil marketing pour vendre des produits que certes, j’apprécie, mais promouvoir de la consommation me posait problème.


En parallèle, j’ai peu à peu réalisé que les marques avec lesquelles je travaillais (et travaille toujours) étaient en fait disposées à me laisser faire mieux que cela. Au lieu de transmettre une image sans direction, je pouvais choisir des sujets qui me tenaient à coeur et ainsi utiliser le porte voix que sont les outils de communication de mes partenaires pour les défendre.


Cette démarche a commencé avec SPOT (une association pour envoyer du matériel de grimpe vers des pays où s’acheter un crash pad coûte un mois de salaire), et maintenant Grimpeuses mais aussi être parent ET grimpeur…



Je me suis également rendue compte, en grandissant/vieillissant, qu’il fallait vraiment revoir ma copie en matière de dépense carbone. Prendre l’avion vers le Japon pour deux semaines était devenu intenable pour ma conscience. Nos projets ont naturellement évolué vers plus de slow travel (plus long, moins loin). Il me semble essentiel de nous prouver et de montrer au public qu’on peut allier aventure, nouveauté, challenge et faible dépense carbone


"Tout démarre avec la question Qu’est ce qui me fait rêver"


Être grimpeuse pro, c’est vivre de grands moments quand on arrive à mener un projet à terme. Pour la "Voie Petit" (8b max, 450 m d’escalade, à 3500 mètres d’altitude, au Grand Capucin, ndlr), un objectif sur 2 ans, de la présentation à mes partenaires à la réalisation de la voie en passant par le tournage du film, son montage, et sa sortie, il y a eu beaucoup de moments de doute, mais aussi beaucoup de grandes joies, et d’apprentissages. Pas facile de se "mettre en danger" en disant aux sponsors : "Je veux faire cette voie".



Concrètement, être grimpeuse pro, c’est certes s’entraîner et grimper - cette année j’ai un programme d’entrainement personnalisé avec "Lattice training". Mais il y a une autre partie presque inconnue : le montage de projets. Pour ma part, tout démarre avec la question "qu’est ce qui me fait rêver". Ensuite, en plus de l’escalade, je dois convaincre mes partenaires afin d’obtenir les financements nécessaires aux tournages photo et vidéo, mais aussi choisir avec eux les photographes... jusqu’à la promotion du film fini. Et toutes les compétences qui vont avec ! Savoir soigner son équipe, parce que dans un projet artistique (si si, il y a de l’art même dans un film d’escalade) l’état émotionnel des cinéastes est primordial, gérer les finances, écouter les sponsors et leurs besoins…


"Difficile de trouver l’équilibre entre ‘tout donner pour le bonheur de son enfant’ et préserver sa propre passion"


Ma petite chance, c’est que mes "sponsors" sont des humains comme d’autres, des managers d’athlètes, hommes ou femmes, souvent eux aussi passionnées d’outdoor… et qui à un moment de leur vie se sont aussi posés la question : "Est ce que je veux un enfant ?". The North Face m’a fait re-signer pour 3 ans après que je leur aie annoncé mes grossesses respectives. La Sportiva et Wild Country ont re-signé dans la foulée. J’ai même un nouveau sponsor, Glorify.


Bien qu’elle ait une dimension très personnelle et privée, la parentalité est une phase qui arrive à une majorité de grimpeurs, et que ce que vivent au quotidien les parents grimpeurs est un véritable sujet. Moi j’avais des copines et des copains qui se débattaient/se débattent dans ces méandres. J’avais évidemment envie de mettre ce sujet sur la table (ou plutôt dans mon porte voix), très envie de pousser mes copines à rester grimpeuses même en étant maman, et mes copains à être des grimpeurs certes, mais aussi des papas impliqués et prêts à assurer, dans tous les sens du terme.


Difficile de faire un enfant quand on est sportive, d’abord parce que la grossesse est un tsunami dans notre corps. Difficile de revenir après bébé, de faire face aux gros moments de doute (comment me ré-athlétiser avec mon corps en chewing-gum, mes nuits sans sommeil et mon bébé-bras ?). Difficile de trouver l’équilibre entre "tout donner pour le bonheur de son enfant" et préserver sa propre passion pour la grimpe (ou n’importe quelle passion d’ailleurs) - et ça, ça va durer 18 ans. Faire un enfant c’est un changement de vie phénoménal, et j’ai eu la chance de réussir à le faire en en tirant, pour l’instant, un bilan extrêmement positif. Je suis maman, femme, amoureuse, grimpeuse, professionnelle. Bref, je referais le même choix 400 fois.



"Je vois tellement de grimpeurs autour de moi faire face à des problématiques similaires"


Actuellement, j’ai plein de projets et de trucs sur le feu, certains faisant plus ou moins partie de ma casquette de grimpeuse pro… Je démarre juste un beau projet de mentoring avec Molly Thomson-Smith (grimpeuse britannique, ndlr), l’idée est de l’accompagner dans ses premiers tâtonnements de trad/d’escalade d’aventure et d’en faire une petite série vidéo avec The North Face.


J’ai aussi un projet de performance pure, la voie de trad "Le Voyage", à Annot, un E10 (cotation trad, ndlr). Une ligne que j’avais jugée trop dure pour moi après que James l’aie ouverte, il y a 4 ans. Je me rends aujourd’hui compte des freins que je me suis mise à l’époque (trop engagée, trop morpho)… J’y retourne désormais avec l’idée de ne pas me juger avant d’avoir vraiment essayé.


Avec James on démarre un projet grimpe très inhabituel, aussi incongru que le film "Sawanobori" (pratique ancestrale japonaise de remontée de rivière, ndlr). Je ne peux pas en dire plus pour l’instant…


Sinon, projet plus complexe et noir, avec le conseil d’administration de la FFME, on a lancé, entre autres, un travail sur la lutte contre les Troubles du Comportement Alimentaire. Vaste sujet… Par ailleurs, je souhaite développer le concept de “Familles Grimpeuses”, dans la ou les années à venir, parce qu’arriver à concilier passion et vie de famille, ce n’est pas une évidence. J’y suis confrontée et je vois tellement de grimpeurs autour de moi faire face à des problématiques similaires.


Et enfin, même si ça ne fait pas entièrement partie de ma casquette « grimpeuse pro », ajouter un 3eme évènement à Grimpeuses, avec Targasonne ! Est-ce que ce sera possible dès 2023 ? Pas sûre !


"Avec l’expérience, je réalise que mes qualités de grimpeuse pro ne dépendent pas uniquement de mes performances"


Grimpeuse pro, ce n’est pas vraiment une carrière, c’est un concours de circonstances. Il faut être bon grimpeur bien sûr, mais aussi travailleur, avoir le profil que recherche une marque à un moment T… Une grimpeuse excellente pourra "rater" les meilleurs sponsors simplement parce qu’ils viennent juste d’engager une autre athlète au profil similaire ! Mieux vaut un vrai projet professionnel, et laisser un peu de temps disponible pour travailler cette possibilité.


J’ai réussi à concilier passion et métier, en plus avec James qui fait exactement la même chose que moi. J’ai une vie de rêve, des rencontres souvent épatantes, des aventures, et du temps pour faire ce dont j’ai le plus envie. Mais c’est tout de même un métier avec des heures d’ordi, pas juste des heures de caillou !


Finalement, il n’y a pas eu tant de moments de doutes dans ma carrière, surtout parce qu’avec l’expérience, je réalise que mes qualités de grimpeuse pro ne dépendent pas uniquement de mes performances (même si athlète et performance sont liés, sans quoi il n’y a pas de crédibilité possible), et aussi parce que j’accepte totalement qu’un jour que dans 10-15 ans je ne serai plus grimpeuse pro et c’est bien normal, il faut laisser place aux jeunes ! James et moi en sommes conscients depuis des années, et nous avons d’autres sources de revenus en tête. On n’a pas tellement le temps (encore) de les développer autant qu’on voudrait, mais ce qui est sûr c’est qu’on ne manque pas d’idées !


Crédits photos : Once Upon A Climb ; Raphaël Fourau

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