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Solene Amoros et Katherine Choong : « Ali Baba » (240 mètres, 8a+ max), un projet 100% féminin

Début octobre, Solene Amoros et Katherine Choong ont clippé le relai d’ « Ali Baba », une grande voie classique à Aiglun, dans l’arrière-pays niçois, réputée pour sa beauté et sa difficulté (six longueurs dans le 8e degré). Une aventure réalisée en mode « big wall », avec hissage et nuits en portaledge que Solene nous raconte en détails.


« Étant toutes les deux passionnées d’escalade en falaise, l’idée de se lancer dans un projet de grande-voie dure avec Kathy (Katherine Choong, une grimpeuse suisse, ndlr) nous est venue l’an passé. Nous souhaitions une voie pas trop loin de la maison, atteignable sans prendre l’avion, notre choix s’est donc porté sur Alibaba, une grande voie classique à Aiglun, dans l’arrière-pays niçois, réputée pour sa difficulté extrême et la beauté de chacune de ses longueurs (8a, 8a, 7b+, 8a, 8a+, 8a+, 8a+, 7b+, ndlr). Plutôt que de tenter l’ascension à la journée, inspirée par des amis, j’ai proposé à Kathy d’approcher cette voie d’une autre manière, inédite pour nous : enchaîner chacune, tour à tour, toutes les longueurs, en tête, dans l’ordre, sans redescendre de la paroi. Pour info, d’habitude nous travaillons les longueurs au préalable (sur plusieurs journées) avant de tenter un push depuis le sol. Mais cette fois-ci, nous sommes partis en mode « big wall », avec un portaledge pour dormir en paroi au fur et à mesure de l’avancée. Nous nous étions donné un maximum de 3 jours et demi de nourriture et d’eau. L’idée était également de documenter l’ascension et d’inviter dans notre aventure une photographe, Mélanie Cannac, pour un projet 100% féminin !



Jour 1. Après quelques problèmes mécaniques avec le van de Kathy qui devait nous amener à Aiglun, nous débarquons à bord de la Fiat 500 de Mélanie, remplie à bloc, accompagnées par Will, un ami grimpeur venu faire le chauffeur. Premier jour de portage, nous amenons, chargées comme des mules, une partie du matériel au pied de la voie avant de revenir dormir sur le parking d’Aiglun. L’approche n’est pas une mince affaire : trois heures sur un chemin raide dans la garrigue, des cordes statiques à monter et descendre, et enfin un pierrier interminable jusqu’au pied de la face. Cette première étape est déjà une mission en soi, l’aventure promet !


Jour 2. Deuxième jour de portage, toujours en mode « sherpa », avec des sacs quasi aussi lourds que la veille. Cette fois, nous dormons au pied de la paroi pour être prête à décoller dans la voie au petit matin. Ce fut une nuit difficile, brassée par le vent.


Jour 3. Pour ne pas cramer trop de cartouches, notre plan était de checker une première fois chaque longueur puis de mettre un run d’enchaînement, en inversant à chaque longueur la grimpeuse qui allait défricher les méthodes. Notre stratégie était et de réussir deux longueurs dans le 8ème degré par journée. Avec un tel scénario, pas le droit à l’erreur : chaque montée nous coûte pas mal d’énergie, de peau et de temps, et en fin de journée il reste à hisser nos deux énormes sacs de hissage (en plus d’un petit sac qu’on hissait à chaque longueur) ainsi que le portaledge.


Les trois premières longueurs sont magnifiques (8a, 8a, 7b+). Elles nous mettent l’eau à la bouche mais leur enchaînement nous demande déjà beaucoup d’énergie. L’échauffement est précaire, L1 en 8a nous pique à froid en rési mais ça passe. Je dois vraiment me battre pour enchaîner L2 en 8a. Avec la fatigue, le vent qui nous brasse très fort et mes règles qui ont commencées ce même jour, je ne me sens pas très bien. Mon corps ne répond pas bien à l’effort. Mais poussée par les encouragements de Kathy, je parviens in extremis à clipper le relai de cette longueur, les coudes aux oreilles. Je ne le dis pas pour ne pas démoraliser la cordée mais le doute s’immisce dans ma tête quant à ma réussite de cette voie, sachant que les longueurs les plus dures se situent en dernier. Après avoir grimpé L3 en 7b+ nous arrivons sur une vire plutôt confort, mais le hissage de nos sacs (encore au sol) nous prend beaucoup de temps. Après quelques galères, nous finissons la journée, épuisées, à plus de 23h. On commence à se rendre compte de l’ampleur de notre projet, et remettre en question à sa faisabilité en trois jours successifs…




Jour 4. Après une courte nuit, le réveil est difficile. Les courbatures se font sentir et la peau de nos mains est déjà bien broutée. L4 (8a) et L5 (8a+) nous attendent. Encore deux longueurs 5 étoiles que nous parvenons à enchaîner, mais une fois encore dans de grands combats de résistance, en y laissant pas mal de cartouches. Kathy se met un gros combat mental pour enchainer L5, elle est à la limite de tomber à chaque crux mais ne lâche rien ! C’est à ce moment-là que je commence à voir la vraie guerrière qu’elle est. Avec ses longs cheveux noirs tressés, elle me fait penser à Pocahontas. Le hissage est plus efficace ce jour-ci et à 21h30 nous sommes installées toutes les 3 sur le portaledge. Un bon repas lyophilisé nous requinque, et nous passons une nuit moyenne mais légèrement récupératrice.


Jour 5. L6 (8a+) est la plus dure. La première montée de travail est difficile pour Kathy, chaque prise dégomme le peu de peau qu’il lui reste, la fatigue, la douleur et les mouvements blocs du début lui posent pas mal de problèmes. Mais j’essaie de la motiver à fond et lui rappelle que tout est possible ! Elle lance un run, et parvient sans tomber au relais dans un combat mémorable, délayant à chaque prise. De mon côté je vais mieux ce jour-là. Bien calée dans mes méthodes, et inspirée par l’enchainement de Kathy j’ai une grimpe rythmée et efficace qui me permet de clipper moi aussi le relais. Nous sommes soulagées et avons la sensation que plus rien ne peut nous arrêter ! Je m’envole dans L7 (8a+) et clippe le relai avec une joie immense. Si les bras ne répondent plus chez Kathy, la tête reprend le dessus et portée par mon enchaînement, elle parvient au sommet sans tomber. Un grand moment de bonheur ! La nuit tombe et la fatigue se faisant sentir, nous décidons de garder la dernière longueur pour le lendemain et passons une dernière nuit plein gaz, serrées à trois sur le portaledge. Autant dire qu’on n’a pas très bien dormi...


Jour 6. Nous enchaînons au petit matin la dernière longueur (7b+) à vue, avant un long retour à pied vers le village. La marche n’est pas cadeau non plus, nos genoux souffrent bien. L’itinéraire est très dur à trouver et avec nos sacs ultra chargés nous nous accrochons à toutes les branches. Trois heures plus tard, nous arrivons enfin et prenons la route de St Auban pour trinquer avec nos amis !


Jour 7. La mission n’est toujours pas finie ! Petit aller-retour au pied de la paroi pour récupérer le téléphone de Mélanie qui s’est pris 250 mètres de vol plané depuis le sommet lors du dernier hissage la veille. Soulagées, après trois heures de recherche, nous retrouvons le téléphone, qui marche encore bien.



Une aventure forte en émotions


Au final, nous avons réussi à enchainer toutes les deux toutes les longueurs, en tête, dans l’ordre et sans redescendre de la paroi, en 3 jours et demi de grimpe et 3 nuits en portaledge. Ces longueurs très déversantes, la logistique liée au hissage de nos sacs, la fatigue des courtes nuits et des journées de grimpe successives nous ont poussées à dépasser toutes nos limites physiques et mentales et à chercher en nous les ressources nécessaires pour y arriver ensemble en se soutenant à chaque instant ! C’était une aventure forte en émotions restera gravée dans nos têtes comme l’une des plus fortes expériences de notre carrière de grimpeuses. « Ali Baba » est exceptionnelle, et l’ambiance et le cadre sauvage du secteur nous ont profondément marquées. Par ce projet, nous souhaitons mettre en valeur les 20 ans de cette voie, équipée en 2002 par Philippe Mussatto, que nous remercions infiniment. Enfin, le soutien que nous avons reçu sur les réseaux sociaux pendant l’aventure nous a fait chaud au cœur, un grand merci.


Un film retraçant l’aventure sortira en 2023. Ce court métrage, réalisé par Mélanie aura pour but de montrer que les femmes sont capables de réaliser de telles ascensions de manière autonome. Un film riche en émotions qui montre de la belle escalade et des valeurs fortes : complicité, émulation, gestion des émotions, et dépassement de soi ! La grande voie est, pour nous, un moyen d’aller chercher nos ressources le plus profondes, et c’est ce que nous souhaitons partager ».


Crédits photos : Mélanie Cannac

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