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Alpinisme au féminin : Lily Bristow, ''Non mademoiselle, pas possible''

Journaliste pour UKClimbing, Rebecca Batley nous raconte l'habileté et le courage dont a fait preuve l’alpiniste britannique Lily Bristow, pour défier les conventions imposées par la société victorienne de son temps... jusqu'à devenir l'une des femmes les plus célèbres à s'être lancée à l'assaut des Alpes.


Article original en anglais, disponible ici.


"Toutes les montagnes semblent condamnées à passer par trois phases : un sommet inaccessible, l'ascension la plus difficile des Alpes et une journée facile pour une dame" écrit A.F. Mummery, alpiniste de renom à qui l'on doit de nombreuses premières, dans les années 1890. Et non, il ne s'agissait pas de machisme, mais plutôt d'un ironique compliment au courage et aux capacités de l'un de ses plus fidèles compagnons de cordée, Lily Bristow.


'An Accomplished Lady Climber' ("Une grimpeuse accomplie") | The Graphic | 13 août 1898

© The British Newspaper Archive


Emily Caroline Bristow, surnommée Lily, est née en 1864. Si elle n'a pas été la première femme à enfiler des chaussures de montagne et à se rendre dans les Alpes, elle est rapidement devenue l'une des plus célèbres alpinistes de sa génération. Notamment en raison de ses aptitudes à courtiser le scandale et briser les stéréotypes, refusant de vivre sa vie en fonction des limites rigides imposées aux femmes par la société victorienne.

Bien que l'on connaisse peu de détails de son enfance, on sait tout de même que Lily Bristow a fait irruption sur la scène de l'alpinisme en 1892, avec l'ascension l’aiguille de Charmoz (3 445 m) aux côtés du célèbre duo d’escalade formé par le couple Mummery. A.F. Mummery insistait sans cesse : selon lui, les femmes étaient mieux adaptées à de tels exploits étant donné leur physique plus léger.


L'année suivante, Lily a commencé à attirer l’attention. S'il était très rare, au 19e siècle, que les exploits des femmes soient rapportés dans les journaux locaux, de peur d’en encourager d’autres, ceux de Lily, jugés incroyables, ont commencé à être dévoilés. On retrouve également le récit de ses aventures verticales dans les lettres de l'alpiniste.


"Réjouissez-vous avec moi, car j’ai atteint mon sommet ! La plus grande ascension que j’aie jamais eue ou que je n’aurai jamais, car il n’y en a pas de meilleure dans les Alpes… l’expédition dont je parle est la traversée de Grépon" écrit Lily Bristow, à Mummery, le 6 août 1893.


L'Aiguille du Grépon vue de la Punta Helbronner

© Simo Räsänen


Ses lettres nous offrent des détails fascinants sur la vie et les expériences d’une alpiniste de l’époque. À savoir qu'elle n’a jamais été considérée physiquement inférieure par Mummery. Bien au contraire ! C'est d'ailleurs elle que l'alpiniste de renom avait choisi pour mener la cordée avec lui et pour "faire la trace". "J’ai souvent senti en grimpant que si j’avais suffisamment de connaissances… J’aurais pu y aller par moi-même" souligne Lily Bristow qui n’a jamais douté de ses capacités.


Mummery était en avance de plusieurs dizaines d'années sur son temps. Peut-être grâce à sa femme, Mary. Elle-même alpiniste chevronnée, elle écrivait amèrement à propos des préjugés auxquels elle était confrontée, déclarant que "l'esprit masculin est, à de rares exceptions près, imprégné de l'idée qu'une femme n'est pas une camarade apte à affronter la glace abrupte ou les rochers escarpés... qu'elle devrait se contenter de regarder dans un télescope". (Mary Petherick, 'My Climbs in the Alps and Caucasus').


Mary Mummery, née Petherick, épouse d'Albert Mummery et parfois compagne de cordée de Lily Bristow.

© Domaine Public


L'ascension du Grépon par Lily Bristow s'est toutefois avérée plus complexe que prévu, impliquant une "succession de pas de blocs". Trimballer avec elle un appareil photo pour tenter de capturer leur exploit ne lui a pas facilité la tâche. Mais elle a tout de même réussi à prendre des photos, notamment en utilisant la tête de M. Hastings contre un rocher en guise de trépied de fortune, manquant de temps pour installer un trépied adéquat.


Photographe intrépide, Mummery décrit comment, pendant l'ascension, Lily "refusa la corde qui lui était proposée. Sur son perchoir aérien, nous avons alors procédé à l'installation de l'appareil photo, et la dame, entourée de vide, demeurait prête à saisir le moment où un malheureux grimpeur serait dans son attitude la moins élégante".


Albert 'Fred' Mummery grimpant sur le Grépon, une image prise par Lily Bristow.

© Domaine Public


Cette nuit-là, la cordée a campé dans les montagnes - Lily devant partager une tente avec six autres personnes... en tant que femme célibataire. Ce qui choquera grandement à son retour dans la vallée !


Selon les normes de l'époque victorienne, aucune femme respectable n'aurait accepté de se mettre dans une position aussi compromettante, mais Lily Bristow en a parlé cela sans même y penser, certainement fière de sa force physique et de sa capacité à faire face à de telles conditions. Des qualités allaient à l'encontre de la pensée victorienne, considérant que le corps féminin n'était pas adapté à de tels efforts physiques. Même lorsqu'ils assistaient à des séances de gymnastique féminine, les spectateurs de 1867 devaient comprendre qu'ils assistaient à une démonstration de "grâce féminine", plutôt qu'à une quelconque démonstration de force physique ou d'endurance. Une attitude que Lily Bristow et les autres femmes alpinistes, méprisaient.


Dans la tente cette nuit-là, le vent - nous raconte Lily - était "déchaîné", et le lendemain, elle se joignit aux hommes pour "ramper sur les rochers humides et glissants" dans son pantalon masculin, appareil photo sur le dos. La seule plainte qu'elle ait formulée est que ses mains étaient très douloureuses, sinon elle était "parfaitement en forme", et planifiait déjà sa prochaine expédition, à l'Aiguille du Plan (3 673 m).


Avec "sa grimpe fluide sur le Grépon, Lily, a montré aux représentants du Club Alpin comment les rochers abrupts devaient être gravis" écrit Mummery. À ce stade, l'alpiniste la laissait souvent diriger leurs ascensions, ce qu'elle "appréciait toujours". C'est d'ailleurs ce qu'elle fit lors de leur excursion au Petit Dru (3 754 m). Même si Mummery avait souhaité faire demi-tour, sa conscience victorienne ne lui aurait pas permis d'abandonner Lily Bristow si elle avait refusé de le suivre... Et dans son livre "My Climbs in the Alps and Caucasus", on sent clairement qu'il aurait parfois préféré adopter une autre ligne de conduite.


A.F. Mummery © Domaine Public


Le fait qu'à ce stade, Mummery ait suivi la voie tracée par Lily Bristow témoigne de la force de caractère et de l'expertise de cette dernière. Partis sans guide, Lily a trouvé l'ascension "assez raide mais pas aussi difficile que celle du Grépon". Au sommet, elle a bu du citron et de la neige fondue, a profité de la vue et s'est reposée.


À cette époque, les ascensions de Lily Bristow et de Mummery ont suscité une certaine agitation et "beaucoup d'enthousiasme. Le fait qu'il ait emmené une dame sur les deux sommets les plus difficiles d'ici, sans guide, en une semaine, et qu'il ait intercalé entre ces expéditions une ascension totalement nouvelle d'un sommet très difficile, mérite vraiment des applaudissements". Malheureusement, il semblerait que seules une ou deux des photos de Lily Bristow aient pu être utilisées, dont une de Mummery en équilibre précaire sur une paroi de glace.


Et leurs aventures étaient loin d'être finies. Le 15 août 1893, Lily Bristow raconte que Mummery lui "a proposé d'aller au Rothorn (3 103 m) le lendemain". C'est donc avec très peu de sommeil qu'ils se sont mis en route. Hélas, ils ont rapidement rencontré des difficultés. Mummery a alors décidé de faire demi-tour car selon lui, ils n'arriveraient pas au sommet, mais Lily, selon ses propres mots, le "supplia et [le] pria de la manière la plus habile qui soit". C'est pourquoi ils ont continué jusqu'à atteindre le sommet à 10 heures du matin. À vrai dire, Lily avait soigneusement caché à Mummery le temps qu'il leur avait fallu en jonglant avec leurs montres et en mentant sur l'heure quand on le lui demandait.


Lily Bristow était ravie et n'avait qu'une seule plainte à formuler : sur le chemin du retour, son "chapeau supérieur" et ses lunettes avaient été arrachés par la corde et les intempéries qui en avaient résulté avaient, selon elle, "ruiné son teint chéri". À leur retour, les gens de l'hôtel n'en revenaient tout simplement pas : comment avaient-ils fait pour gravir le Rothorn aussi facilement, et sans guide ? L'ascension étant encore considérée difficile aujourd'hui, les habitants ont estimé que les deux alpinistes avaient confondu le Rothorn avec une ascension plus facile, mais ce ne fut pas le cas. Leur exploit est toujours admiré aujourd'hui.


Femmes et leurs guides sur la Mer de Glace en 1886


Cette ascension a représenté l'apogée de la carrière d'alpiniste de Lily Bristow. À son retour, leurs exploits ont suscité beaucoup d'intérêt. Ce qui fit dire à l'universitaire Eliza Kay Sparks que le personnage de Virginia Woolf dans "To the Lighthouse" (La Promenade du Phare), Lily Briscoe, portait son nom. En effet, le père de l'autrice, lui-même un alpiniste passionné, se rendait fréquemment dans les Alpes. En tant que l'un des premiers présidents de l'Alpine Club, il a dû voir et sans doute lire les récits des expéditions de Mummery, et notamment les exploits de Lily Bristow.


Une rumeur circule alors : la compagne de Mummery, soupçonnant une relation amoureuse entre eux, aurait interdit à son mari de retourner faire de l'alpinisme avec Lily Bristow. Ce que rien ne prouve. Il semblerait bien que les chroniqueurs masculins de l'époque étaient désireux d'ajouter une touche romantique aux activités des femmes dans les années 1800, afin de les placer dans un cadre socialement acceptable. Cependant, étant donné les caractères respectifs des deux femmes, il semble plus probable qu'il s'agisse d'un problème - si tant est qu'il en existe un - de jalousie purement professionnelle.


Les aventures de Lily Bristow en 1893 ont été ses dernières grandes ascensions. Son duo avec Mummery s'étiola, si bien qu'elle ne l'accompagna pas lors de son expédition au Nanga Parbat (8 608 m), au cours de laquelle il mourut avec ses guides Gurkha dans une avalanche alors qu'il reconnaissait la face du Rakhiot (7 070 m). Si nous voyons cela comme étant une chance d'échapper à la mort, il est fort probable que Lily Bristow ait regretté d'avoir tenté une ascension aussi ambitieuse, même en en connaissant l'issue.

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